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Bien souvent je revois,

 

Bien souvent je revois sous mes paupières closes,

La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,

Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,

Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,

Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,

Le ciel de mon enfance où volent des colombes,

Les larges tapis d’herbe où l’on m’a promené

Tout petit, la maison riante où je suis né

Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,

Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,

À qui mes souvenirs les plus doux sont liés.

Et son sorbier, son haut salon de peupliers,

Sa source au flot si froid par la mousse embellie

Où je m’en allais boire avec ma soeur Zélie,

Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons

Et les abeilles d’or qui volaient sur nos fronts,

Le verger plein d’oiseaux, de chansons, de murmures,

Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,

Et j’entends près de nous monter sur le coteau

Les joyeux aboiements de mon chien Calisto !

 

Théodore de Banville, septembre 1841

 

 

(Le château de la Roche-Courbon)

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"J’arrivai à Fontbruant, où la joie de retrouver ma soeur chassa tout d’abord cette sorte de détresse mystérieuse. Je ne me doutais pas du reste que la fin de cette journée me réservait une apparition délicieusement troublante et révélatrice, dont le vague pressentiment peut-être me possédait depuis la veille.

Le soleil des beaux soirs d’été commençait de décliner ; sur un banc à l’ombre des tilleuls de la terrasse, je venais de m’asseoir en compagnie de deux ou trois amis de mon beau-frère, et ils causaient entre hommes d’une certaine belle gitane, farouche et inabordable, dont la petite tribu était depuis deux jours campée à l’entrée de la forêt. Devant nous, une lumière couleur d’or rouge illuminait, comme pour annoncer une fête, la profusion des fleurs, de ces vieilles fleurs de France que l’on appelle fleur de curé, et qui étaient tout le charme de ce jardin d’autrefois, des dahlias roses, des dahlias jaunes, des zinnias, des croix de Malte… C’est alors que là-bas le grand portail vert s’ouvrit tout à coup, et une fille audacieuse, qui n’avait même pas daigné sonner, entra comme chez elle.

- Ah ! par exemple, dit l’un des hommes présents, le dicton est vrai ; quand on parle du loup…

Même d’un peu loin comme elle venait d’apparaître, cette créature inattendue (leur belle gitane évidemment) se révéla pour moi incomparable, et je ne pus me tenir de m’approcher tout près d’elle, avec une irrésistible effronterie, tandis qu’elle offrait des petits paniers en jonc tressés à une rigide servante appelée Bertrade et coiffée du foulard de Gascogne, qui la rembarrait avec mépris. Dix-huit ou vingt ans peut-être, cette bohémienne, un peu plus âgée que moi qui n’en avais que seize ; très basanée, couleur des vieilles terres cuites d’Etrurie, avec une peau d’une finesse merveilleuse ; sa très pauvre robe en indienne mince, d’une éclatante propreté, moulait presque trop sa jeune gorge de statue qui, là-dessous, se devinait complètement libre ; son épaisse chevelure noire était piquée d’épingles de clinquant ; elle avait à ses petites oreilles de gros anneaux d’or et autour du cou un fichu de soie rouge. Ce qui fascinait par-dessus tout, c’était ses yeux de profondeur et de nuit, - derrière lesquels, qui sait, il n’y avait peut-être rien, mais où l’on eût dit que se cachait tout le mysticisme sensuel de l’Inde. Ces yeux-là, je devais les retrouver plus tard chez les bayadères des grands temples hindous, qui sont vêtues de soie et d’or et qui ont la gorge, les bras, même le visage, étincelants de folles pierreries… Sous la rebuffade de la domestique, elle s’en alla, silencieuse et hautaine, comme une reine outragée ; mais elle avait certainement compris tout de suite mon admiration étonnée et ardente, car, avant de disparaître, elle retourna deux fois sa petite tête exquise pour me revoir, et, ce qui acheva ma déroute, je sentis très bien que son dernier regard, pour moi tout seul, s’était adouci dans un vague sourire.

Quand la belle nuit d’étoiles fut tout à fait venue, retiré dans ma chambrette blanche, je restai longtemps, longtemps à ma fenêtre ouverte, accoudé sur l’appui qui était en ces pierres massives des maisons de jadis.

Pierre Loti, extrait de "Prime Jeunesse"(1890)

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(Saint Porchaire où vivait la soeur de Pierre Loti)

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